Cloud souverain : le Québec a tout à gagner des partenariats public-privé
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La souveraineté numérique devient une nécessité stratégique : si nos données reposent majoritairement sur des infrastructures étrangères, comment en reprendre le contrôle?

La voie la plus réaliste passe par des partenariats public-privé : ils combinent l’expertise, l’agilité et l’investissement du privé avec les exigences, normes et responsabilités du public.

Des exemples (Australie, Suède, Suisse) montrent que ce modèle peut livrer un cloud souverain viable pour le Québec, avec un accès rapide à l’expertise, un déploiement à grande échelle, le développement du savoir-faire local, et des économies à long terme.


La souveraineté numérique n’est plus un luxe pour les gouvernements : c’est une nécessité stratégique. Alors que la majorité des données que nous produisons se retrouvent hébergées dans des infrastructures américaines, la question n’est plus de savoir si le Québec doit reprendre le contrôle de ses actifs numériques, mais comment.

Le patrimoine numérique du Québec croît et se bonifie constamment. Des dossier santé aux états financiers de nos grandes organisations; des actes notariés à l’intelligence d’affaire de nos PME; les données sensibles sont omniprésentes et elles sont le reflet de notre société. Notre économie, notre qualité de vie, et même notre culture sont ainsi fortement influencées par le contrôle que nous avons sur toutes ces informations qui transigent sans cesse.

Mais qui est le gardien de nos données?

En grande partie, nous les confions à des entreprises américaines lorsque nous les faisons migrer sur leurs clouds. Il existe pourtant des alternatives qui permettraient aux ministères et organismes publics d’exercer un contrôle accru sur notre patrimoine numérique.

Un cloud national au Québec?

Le gouvernement du Québec a déjà annoncé son intention de mieux protéger les données des citoyens, les grands médias abordent couramment la question, et même la Ligue des droits et libertés exige la création d’une infrastructure numérique souveraine. Le gouvernement fédéral a également considéré l’importance d’avoir un cloud souverain au Canada dans ses grandes orientations stratégiques.

L’idée d’un cloud national, géré et contrôlé localement, fait consensus.

Mais sa mise en œuvre se heurte à une réalité : la rareté de l’expertise infonuagique dans le secteur public québécois. Concevoir, déployer et maintenir une infrastructure cloud souveraine exige effectivement des compétences avancées en sécurité et en conformité, ainsi qu’une solide expérience dans l’intégration de technologies spécialisées. De tels profils sont difficiles à recruter dans un marché hautement compétitif, et le processus est long et coûteux. D’autant plus que certains ministères peinent déjà à remplacer les départs à la retraite et à garder les experts qu’ils recrutent.

Sans équipe spécialisée capable d’implanter une telle solution à l’échelle gouvernementale, le projet est souvent relégué au second plan ou abordé de manière fragmentée, avec peu de cohérence entre les ministères et organismes. Entre temps, les données sensibles des citoyens restent sous contrôle étranger.

« Dire qu’on va prendre cette technologie-là et qu’à défaut d’avoir l’expertise au gouvernement on va l’envoyer sur de l’infonuagique à l’étranger, d’un point de vue économique, c’est un message contraire à ce que dit le premier ministre lorsqu’il affirme qu’il veut plus d’emplois à 90 000 $ par année. »

José Fernandez, professeur titulaire au Département de génie informatique et génie logiciel à Polytechnique Montréal.

Les partenariats public‑privé sont essentiels

La voie la plus pragmatique pour relever les défis auxquels fait face le gouvernement consiste à associer les capacités du secteur privé à l’autorité du secteur public.

Les partenariats public‑privé (PPP) permettent de combiner l’expertise technologique des fournisseurs spécialisés, leurs investissements en recherche et développement, et l’agilité de l’infrastructure privée, tout en assurant un alignement sur les normes et obligations gouvernementales.

Ce modèle est la clé pour lancer un cloud souverain fiable et économiquement viable, sans retarder le progrès ou diluer le contrôle public. Avec la vision et les exigences du secteur public, le Québec peut avancer concrètement vers une souveraineté numérique fonctionnelle et durable.

Il ne s’agit pas de sous-traiter la souveraineté, mais de bâtir une infrastructure nationale sur des fondations solides, sans délai ni compromis.

Des exemples inspirants de PPP ailleurs dans le monde

Des partenariats public-privé structurants ont déjà fait ses preuves ailleurs pour le déploiement de clouds souverains.

Australie

La définition australienne du cloud souverain dépasse la simple question de la localisation des données, exigeant qu’il soit aussi détenu, gouverné et opéré localement. Même si les grands fournisseurs cloud mondiaux peuvent offrir des services hébergés sur le territoire, cela ne garantit ni la souveraineté des données, ni leur accessibilité exclusive depuis l’Australie.

Un fournisseur local, AUCloud, a donc été désigné comme acteur souverain, proposant un modèle de facturation sans frais cachés (comme les frais de sortie), et une transparence que les hyperscalers peinent à offrir. AUCloud s’appuie sur des technologies internationales reconnues, comme Veeam, sans pour autant céder le contrôle de la gouvernance.

Suède

Avant de lancer leur propre cloud, les Suédois ont réalisé qu’il existait un déséquilibre numérique important : 92 % des données produites dans l’hémisphère nord étaient hébergées dans des clouds américains. Une initiative régionale regroupant 14 municipalités a donc fusionné 28 centres de données en une seule infrastructure souveraine, opérée localement et alimentée à 100 % par l’hydroélectricité.

Ce projet, réalisé en partenariat avec Tietoevry et VMware, a permis de réduire la consommation énergétique de 90 %, de mieux protéger les données sensibles des citoyens, et d’assurer la continuité des services publics dans une vaste région nordique, suscitant l’intérêt d’autres municipalités en Suède et en Norvège.

Suisse

La Suisse a récemment lancé un projet majeur : le Swiss Government Cloud (SGC). Piloté par l’Office fédéral de l’informatique (OFIT), il vise à bâtir un cloud souverain fédéral hybride d’ici 2032, consistant en une infrastructure détenue, gouvernée et opérée en Suisse pour servir exclusivement l’administration fédérale, les cantons, et les municipalités

Ce cloud combinera des composants publics et une infrastructure privée dédiée, misant sur une gouvernance locale, une utilisation de normes élevées en cybersécurité (modèle Zero Trust, framework NIST), ainsi que l’automatisation des processus de déploiement et d’exploitation.

Ce mode de fonctionnement permettra d’économiser l’équivalent de 412 millions de dollars canadiens, tout en libérant des ressources humaines pour des tâches à plus forte valeur ajoutée, comme le développement d’applications ou la formation.

Pourquoi le Québec gagnerait à s’inspirer de ces modèles

De tels modèles de cloud souverains nationaux solidement ancrés dans la gouvernance locale et l’expertise domestique ont fait leurs preuves. Ils offriraient au Québec :

  1. Un accès rapide à une expertise confirmée, sans avoir à bâtir un pôle interne à partir de zéro, et sans compétitionner avec le secteur privé pour des ressources limitées.
  2. Une capacité de déploiement à grande échelle pour répondre rapidement aux besoins des ministères et organismes, tout en garantissant le contrôle des normes et de la souveraineté des données.
  3. Un levier de développement pour le savoir-faire québécois, menant à la création d’emplois spécialisés et au renforcement des capacités du secteur technologique local grâce à l’expertise fournie.
  4. Des économies substantielles à long terme en centralisant l’infrastructure et les efforts, en simplifiant l’entretien et la gestion, puis en réduisant les inefficacités liées à l’essai-erreur institutionnel.

Une opportunité à saisir pour le gouvernement

Le déficit d’expertise cloud dans le secteur public n’est donc pas une fatalité. Il peut être surmonté sans retarder la modernisation de l’État, sans compromis sur la souveraineté. Le partenariat public‑privé représente la seule voie réaliste pour offrir un cloud souverain national, performant, sûr et résilient, capable de répondre aux attentes des citoyens et de soutenir la transformation numérique des administrations.

En combinant la vision publique et les forces du privé grâce à l’apport de partenaires sérieux qui ont démontré concrètement leur expertise, le Québec pourrait rejoindre des exemples internationaux probants et s’offrir une autonomie et des capacités numériques à la hauteur de ses ambitions.